On ne s'est jamais posé, philosophiquement parlant, la question de savoir ce que cette évolution technologique pouvait induire comme changements pour l'humanité. Le seul souci a été de rentabiliser l'action pour le plus grand bénéfice de son exploitant. Cela a commencé avec le métier à tisser (je ne le cite ici que comme un symbole de l’éclosion de l’ère industrielle), qui a mis des quantités de travailleurs à la rue.

Jamais les acteurs de l'industrialisation, ni les politiques - dont ce devrait pourtant être le rôle - ne se sont posé la question de savoir comment on allait faire vivre, et donc rémunérer, tous ces gens qu'on mettait à la porte, sans possibilité, pour la plupart d'entre eux (donc hors ceux qui étaient assez entreprenants pour créer leur propre industrie) de retrouver de quoi gagner une capacité à survivre.

L'utilisation des possibilités de l'évolution technologique est toujours apparue comme une avancée, comme un progrès, y compris pour le bien des individus. C'est à dire qu'on s'est intéressé aux améliorations du produit de l'industrie, et on l'a justifié par la qualité du service rendu à chaque utilisateur, sans penser - ou sans vouloir penser - aux conséquences que pouvaient avoir les changements de l'outil de travail sur les conditions de vie des hommes.

Avant l’ère industrielle, chacun travaillait naturellement pour gagner sa vie (d'une manière ou d'une autre), et vivre impliquait de travailler, c'est à dire de produire quelque chose à manger, ou quelque chose à échanger pour manger, ou encore à rendre un service avec la contrepartie d'obtenir de quoi manger. L'ère industrielle a changé la donne, puisqu'il est devenu possible de produire par un seul individu de quoi fournir les besoins de centaines, voire de millions d'individus. Alors qu'en est-il du nombre d'individus laissés ainsi sur le carreau, sans possibilité de fournir le bien ou le service qui leur permettrait de vivre ? Certes, l’évolution technologique était nécessaire, et probablement inéluctable, mais la cupidité naturelle de l'homme, n'en a exploité qu'un aspect: celui de l'enrichissement de son détenteur, au détriment de ceux qui ont été ainsi privés des possibilités de participer à la vie de la société (Pourquoi n’a-t-on jamais songé à partager le fruit de la mécanisation entre ceux qui auraient du faire ce travail sans la mécanisation ?). Or, l'évolution technologique devait, sans léser la plupart, participer à l'amélioration des conditions de vie et du bien-être de chacun, ce que n'oublient pas, d'ailleurs de mettre en avant, de la manière la plus hypocrite, les services marketing des propriétaires, ou exploitants des capacités de l'évolution technologique.

Les conséquences de la mécanisation sont une course insensée à la croissance pour que, malgré la diminution du besoin de main d'oeuvre, chacun soit censé trouver une occupation rémunératrice: il est indispensable - c’est du moins la philosophie à peu près partagée par nos contemporains - que l’économie mondiale soit en croissance pour arriver à faire vivre les individus qui en sont les victimes. En fait, il faut créer de plus en plus de besoins pour être obligé de produire de plus en plus de biens à faire fabriquer par des gens qui, autrement, risqueraient d’être exclus, en nombres de plus en plus importants, de l’appareil productif, au fur et à mesure que la mécanisation se développe. Et je ne parle pas de l’augmentation de la population, qui vient se superposer aux victimes de la mécanisation, et qui nécessite encore plus de croissance.

Alors, où va-t-on ?

Les industriels, d’abord, mais aussi les politiques, et finalement tout le monde en sont arrivés à considérer, ou plutôt à promouvoir l’idée que le monde ne peut survivre que grâce à la croissance. Le leitmotiv est la lutte contre le chômage, et donc la course à la création d’emplois, la course à la création d’entreprises, à toujours plus de créativité, etc. C’en est devenu tellement évident qu’on oublie que la première motivation d’un créateur d’entreprise est d’abord son bénéfice personnel, et qu’il fera toujours passer son intérêt personnel avant l’intérêt de la collectivité, même s’il est assez intelligent pour comprendre l’intérêt d’une politique sociale avantageuse pour son personnel, la mettre en avant, et l’appliquer.

De plus cette situation est aggravée, d'une part, par l'application de cette sacro-sainte "loi du marche", qui veut que le prix à payer soit fonction de l'offre et de la demande, et non pas, comme ce serait plus équitable, uniquement fonction du coût de revient (assorti, naturellement, d'une marge acceptable pour les investissement, pour les risques des investisseurs, les prélèvements sociaux et étatiques, etc...) et, d'autre part, par la spéculation (voire la corruption).

Alors, je pose la question: pourquoi n'en serait-t-il pas autrement ?